Les dinosaures étaient de vastes montagnes de chair et de muscles, qui ont vécu il y a des dizaines de millions d'années. Les dinosaures étaient globalement très cons, car la nature, que l'on peut dire régie par le hasard et la nécessité, si l'on aime Monod, ou bien encore par un principe d'économie si l'on en croit Occam, n'avait rien prévu pour augmenter la taille de leur cerveau très primitif. Les dinosaures ont essentiellement occupé leur temps de présence sur Terre en broutant l'herbe des immenses prairies de l'ère secondaire, ou en se jetant sauvagement les uns sur les autres pour pouvoir becqueter. Nécessité. Survie. Instinct robotisé. Écoulement simple de millions de vies successives, sans plus d'intérêt qu'une lutte quotidienne pour rester là un jour de plus.
Et puis un jour la nature a gueulé plus fort que d'habitude et les dinosaures s'en sont allés, balayés par de grands cataclysmes qui ont changé la face de la planète. Pourquoi cela s'est-il passé ? Les dinosaures eux-même n'auraient pas pu se le demander, puisque d'une part ils étaient déjà morts quand vint le temps du bilan de cette mystérieuse et immense catastrophe, et d'autre part puisque leur cerveau ne pouvait contenir la moindre interrogation morale ou existentielle. Y avait pas la place. Les dinosaures ont-ils été heureux au temps de leur domination ? Non. Pas de bonheur dans leur cerveau. Y avait pas la place. Se sont-ils rendus compte de l'ampleur de la catastrophe qui les a touché quand leur espèce fut décimée ? Ben non. Y avait pas la place pour tout ça, on vous dit.
Ces grands crétins n'ont rien su faire d'autre qu'exister, malgré leur très long temps de présence sous le soleil (près de 200 millions d'années ! 200 millions d'années pendant lesquelles rien, strictement rien dans le mode de vie de ces bestioles n'a changé. 200 millions d'années pendant lesquelles les dominateurs de la planète n'ont rien fait d'autre que chasser, manger, se reproduire et nidifier. C'est totalement vertigineux, je trouve, encore que je me demande si mon vertige n'est pas aussi un peu dû au fait d'avoir trop picolé hier soir.)
65 millions d'années après la disparition des dinosaures, une autre espèce particulière s'est arrogée le droit de dominer la planète, de s'installer partout et de ne plus avoir peur d'aucun prédateur : c'est nous. Pour faire simple, on va faire débuter l'humanité à l'Homo Habilis, le premier être descendant des grands primates à avoir commencé se dresser sur ses pieds pour marcher, mais aussi à bidouiller des outils et des armes (ben tiens...) Donc, si l'on prend comme étalon de départ l'espèce Habilis, on peut considérer que l'homme fout son merdier sur la Terre depuis un peu plus de deux millions d'années. En deux millions d'années, que s'est-il passé ? L'homme a découvert et domestiqué le feu, a taillé la pierre puis ciselé le fer, le bronze, la poterie, a créé des villes qui ont peu à peu recouvert les continents, puis des pays, avec des structures économiques, politiques, sociales ; il s'est inventé un système de traces et de signes pour faire perdurer sa mémoire dans le temps, puis il a découvert des procédés incroyables pour tuer en même temps dix personnes, puis cent, puis mille, puis des millions de personnes d'un seul coup, sans bouger de son fauteuil. Il a créé l'argent, les problèmes d'argent, les crises avec l'argent, la misère quand on n 'a pas d'argent, la richesse quand on en a trop et l'émerveillement de détenir des petits papiers avec des chiffres écrits dessus, de les faire circuler avant de les faire revenir à soi, encore plus nombreux qu'avant.
L'homme a sorti de son cerveau l'art, le travail, la culture, les questions, les réponses, la religion pour ceux qui ont encore plus de questions et qui veulent encore plus de réponses rapides et rassurantes, la philosophie pour ceux qui aiment bien s'emmerder avec des réponses longues et pas rassurantes du tout. L'homme a découvert les principes mathématiques pour déchiffrer l'ordre de la nature avant d'ambitionner de la reformater, la diriger ou la détruire. L'homme est passé de la pierre taillée à l'Ipad en quelques milliers d'années, sans véritable effort apparent, en semblant suivre une ligne du progrès qui paraît quasiment naturelle. C'est normal, on a un cerveau vachement plus chiadé que ces cons de dinosaures. Notre cerveau est une petite merveille, un truc unique, d'une complexité sans égal . Des millions de neurones, de connecteurs, de neuroconnecteurs, de synapses et de matière assez dégueulasse à vue de nez, mais qui nous permet quand même de pouvoir imaginer, chercher, trouver, tomber amoureux et se demander ce qu'on fout là.
Les deux grandes questions qui vont alors se poser sont les suivantes : mais qui nous a doté de cet objet magnifique et atroce, qui nous a permis à la fois de faire tant de bien et tant de mal sur la planète ? Et d'autre part, jusqu'où peut nous mener la présence dans notre boîte crânienne de cet organe à la puissance sublime et dévastatrice ? Voilà qui fera l'objet d'une nouvelle chronique, sous peu (Hé, vous avez-vous ? Pour me pousser aux fesses à sortir de ma honteuse léthargie et à publier plus souvent, je fais du « à suivre » dans mes chroniques !)