Samedi 25 février 2012 6 25 /02 /Fév /2012 17:55

 

Les dinosaures étaient de vastes montagnes de chair et de muscles, qui ont vécu il y a des dizaines de millions d'années. Les dinosaures étaient globalement très cons, car la nature, que l'on peut dire régie par le hasard et la nécessité, si l'on aime Monod, ou bien encore par un principe d'économie si l'on en croit Occam, n'avait rien prévu pour augmenter la taille de leur cerveau très primitif. Les dinosaures ont essentiellement occupé leur temps de présence sur Terre en broutant l'herbe des immenses prairies de l'ère secondaire, ou en se jetant sauvagement les uns sur les autres pour pouvoir becqueter. Nécessité. Survie. Instinct robotisé. Écoulement simple de millions de vies successives, sans plus d'intérêt qu'une lutte quotidienne pour rester là un jour de plus.

 

Et puis un jour la nature a gueulé plus fort que d'habitude et les dinosaures s'en sont allés, balayés par de grands cataclysmes qui ont changé la face de la planète. Pourquoi cela s'est-il passé ? Les dinosaures eux-même n'auraient pas pu se le demander, puisque d'une part ils étaient déjà morts quand vint le temps du bilan de cette mystérieuse et immense catastrophe, et d'autre part puisque leur cerveau ne pouvait contenir la moindre interrogation morale ou existentielle. Y avait pas la place. Les dinosaures ont-ils été heureux au temps de leur domination ? Non. Pas de bonheur dans leur cerveau. Y avait pas la place. Se sont-ils rendus compte de l'ampleur de la catastrophe qui les a touché quand leur espèce fut décimée ? Ben non. Y avait pas la place pour tout ça, on vous dit.

 

Ces grands crétins n'ont rien su faire d'autre qu'exister, malgré leur très long temps de présence sous le soleil (près de 200 millions d'années ! 200 millions d'années pendant lesquelles rien, strictement rien dans le mode de vie de ces bestioles n'a changé. 200 millions d'années pendant lesquelles les dominateurs de la planète n'ont rien fait d'autre que chasser, manger, se reproduire et nidifier. C'est totalement vertigineux, je trouve, encore que je me demande si mon vertige n'est pas aussi un peu dû au fait d'avoir trop picolé hier soir.)

 

65 millions d'années après la disparition des dinosaures, une autre espèce particulière s'est arrogée le droit de dominer la planète, de s'installer partout et de ne plus avoir peur d'aucun prédateur : c'est nous. Pour faire simple, on va faire débuter l'humanité à l'Homo Habilis, le premier être descendant des grands primates à avoir commencé se dresser sur ses pieds pour marcher, mais aussi à bidouiller des outils et des armes (ben tiens...) Donc, si l'on prend comme étalon de départ l'espèce Habilis, on peut considérer que l'homme fout son merdier sur la Terre depuis un peu plus de deux millions d'années. En deux millions d'années, que s'est-il passé ? L'homme a découvert et domestiqué le feu, a taillé la pierre puis ciselé le fer, le bronze, la poterie, a créé des villes qui ont peu à peu recouvert les continents, puis des pays, avec des structures économiques, politiques, sociales ; il s'est inventé un système de traces et de signes pour faire perdurer sa mémoire dans le temps, puis il a découvert des procédés incroyables pour tuer en même temps dix personnes, puis cent, puis mille, puis des millions de personnes d'un seul coup, sans bouger de son fauteuil. Il a créé l'argent, les problèmes d'argent, les crises avec l'argent, la misère quand on n 'a pas d'argent, la richesse quand on en a trop et l'émerveillement de détenir des petits papiers avec des chiffres écrits dessus, de les faire circuler avant de les faire revenir à soi, encore plus nombreux qu'avant.

 

L'homme a sorti de son cerveau l'art, le travail, la culture, les questions, les réponses, la religion pour ceux qui ont encore plus de questions et qui veulent encore plus de réponses rapides et rassurantes, la philosophie pour ceux qui aiment bien s'emmerder avec des réponses longues et pas rassurantes du tout. L'homme a découvert les principes mathématiques pour déchiffrer l'ordre de la nature avant d'ambitionner de la reformater, la diriger ou la détruire. L'homme est passé de la pierre taillée à l'Ipad en quelques milliers d'années, sans véritable effort apparent, en semblant suivre une ligne du progrès qui paraît quasiment naturelle. C'est normal, on a un cerveau vachement plus chiadé que ces cons de dinosaures. Notre cerveau est une petite merveille, un truc unique, d'une complexité sans égal . Des millions de neurones, de connecteurs, de neuroconnecteurs, de synapses et de matière assez dégueulasse à vue de nez, mais qui nous permet quand même de pouvoir imaginer, chercher, trouver, tomber amoureux et se demander ce qu'on fout là.

 

Les deux grandes questions qui vont alors se poser sont les suivantes : mais qui nous a doté de cet objet magnifique et atroce, qui nous a permis à la fois de faire tant de bien et tant de mal sur la planète ? Et d'autre part, jusqu'où peut nous mener la présence dans notre boîte crânienne de cet organe à la puissance sublime et dévastatrice ? Voilà qui fera l'objet d'une nouvelle chronique, sous peu (Hé, vous avez-vous ? Pour me pousser aux fesses à sortir de ma honteuse léthargie et à publier plus souvent, je fais du « à suivre » dans mes chroniques !)

Par monsieur karl
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Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 10:40

Le rythme de parution de ces petites chroniques est bien anarchique et voilà bien longtemps que je n'ai rien posté sur ce blog. Je tiens d'ailleurs ici à saluer les amateurs qui m'ont envoyé de gentils messages pour m'encourager à écrire, je pense en perticulier à Steve R.M. (un garçon très agaçant car jeune, beau et EN PLUS drôle et pas bête), mais aussi Erwan A. et Thierry P.

Pour relancer la machine (quelle belle expression!), je vous propose cette petite chronique qui n'a rien de proprement philosophique, c'est juste une petite critique de la société. Ceux parmi vous qui possèdent le genre de véhicule dont je fais ici mention devront s'armer d'un peu de mansuétude et être beau joueur. Ou changer de bagnole. Non mais.

 

Comment pourrait-on penser une philosophie du 4X4?

Le 4X4, véhicule élégant, fin, racé, d'une utilité évidente pour les bourgeois de centre-ville qui veulent doubler des files entières en roulant sur le trottoir avec les roues de gauche, tout en contemplant les gens de la file qui avance pas avec un sourire conquérant où l'arrogance le dispute difficilement à la beauferie autosatisfaite (ça existe, je l'ai vu en vrai, je pense que les gens comme ça, faut retirer direct le droit de vote), le 4X4, disais-je, ça le fait! Ouais, ça le fait grave chez le quadra en recherche de symbole de puissance et d'aisance financière. Le 4X4, chez ces gens-là, ça joue un peu le même rôle que le stetson. Vous savez, le stetson, ce chapeau de cow boy qu'on a tous eu dans notre panoplie, quand on avait 6 ans et qu'on aimait bien regarder les westerns avec John Wayne, le mardi soir chez Eddy Mitchell... Ben il y a des types, aujourd'hui, qui s'achètent un chapeau de cow-boy pour aller tous les matins, dans leur beau 4X4, à leur boulot de responsable recouvrement-contentieux à la SOCOTAC, matériaux bruts et gros œuvre béton. Il est 8 heures 34 du matin, ils viennent de le dire sur RTL. Soudain, pour Thierry Legluvier, alias Katstet (abréviation de 4X4-Stetson, c'est ses potes qui lui ont trouvé ce surnom et il en est fier), au volant de son puissant véhicule américain, la calvitie de blaireau moyen astucieusement camouflée par le couvre-chef arizonesque et névadeux à mort, la bretelle de jonction entre Pouilly-le-Buisson et Gozières-les-Graloches n'existe plus. Thierry alias Katstet EST John Wayne, il est Bill Tornado, le vaillant et ombrageux Bill Tornado, cow-boy solitaire de l'Ohio. Ils ne vient pas de quitter sa zone pavillonnaire derrière le décathlon de la zone commerciale Auchan de Grozin-sur-Loire, il n'est plus l'époux moyen de la très moyenne Jocelyne Legluvier, blondasse-jaune-frite secrétaire de direction à la VIBROTAC, matériaux légers et gravats pour professionnels et particuliers. Non. Ils erre quelque part entre les collines de Walton Creek et la petite agglomération de Mansgrove City. Aujourd’hui, il se sent bien au volant de son 4X4 Toyota (merde, Toyota ça sonne trop jap's, faut trouver un nom plus américain... Toyington, c'est ça! C'est un 4X4 Toyington, ça va bien avec le petit coyote porte-bonheur en peluche qui pend au rétro) Aujourd’hui, Thierry, ou Katstet, ou Bill Tornado, ou le gros con en 4... Heu pardon, Thierry donc, poussera jusqu’à Hillton Bay pour acheter du bétail à Jeremiah Brown, l'ancien chercheur d'or. Là-bas, un peu plus vers le sud, tout est encore à faire, même s'il y a du danger, bien sûr, le territoire Comanche n'a pas encore été pacifié. Sous la chaleur étouffante de ce long désert de la mort, il va falloir lutter contre les tribus d'indiens cruels, les crotales hargneux, les scorpions, les bandits de grand chemin. Yeah. Ho, putain, il est con lui, dans sa Xsara Picasso, il roule trop à gauche! Pédé va, même pas d'4X4. Pédé.

 

Ha merde, voilà la sortie Zone industrielle Grobier-les-Luches. Le parking de la SOCOTAC. Allez, pied à terre cow boy, yeah. J'espère qu'y a des frites à la cantine ce midi, se dit Thierry. Allez, c'est jeudi, plus que deux jours. Samedi midi, c'est Buffalo Grill avec toute la famille, surprise pour l'anniv de sa fille Lou-Hannah, 14 ans. Ainsi va la vie du cow boy solitaire. Pour les possesseurs de ce genre de véhicule, la vie est une perpétuelle compétition, une remise en question de chaque jour, de chaque instant. Quand on est proprétaire de 4X4, il y a une fierté légitime (merde, c'est vrai quoi, quand on a un 4X4, non seulement on prouve qu'on n'est pas des pédés, parce que des pédés en 4X4, sérieux, j'aimerais bien voir ça; mais EN PLUS, on montre ce que l'on est, des privilégiés, des personnes supérieures dignes de flotter au-dessus de la circulation, dans sa cabine surélevée qui n'est qu'une évidente métaphore de la fulgurante ascension sociale qui est la notre). Hé bien imaginez, IMAGINEZ SEULEMENT ce que ça représente, lorsqu'on domine tout son voisinage du haut de son 4X4 depuis quelques mois ou quelques années, de voir débouler un putain de connard de pédé de voisin de merde avec un 4X4 de catégorie supérieure à la sienne! C'est monstrueux. Le monde s'écroule en quelques dixièmes de secondes. Ce que tu as mis des années à bâtir, une réputation, une position sociale (dont je rappelle brièvement les termes: pas un pédé + au moins 1850 euros net de salaire, plus les primes), toute cette joyeuse fierté de passer devant les voisins sans leur dire bonjour parce qu'on est trop haut pour les voir, tout ce bonheur siple et beau d'arriver le samedi midi sur le parking du Buffalo, avec Jocelyne, dans sa veste à franges, qui toise tout le monde e son air supérieur qui la rend vraiment sexy, les enfants qui se poursuivent autour du 4X4 en hurlant, histoire d'attirer l'attention des autres gens sur la taille du véhicule, et toi qui descend de ton poste de pilotage en coiffant nonchalamment ton vieux stetson... « Hello, Bill Tornado... Ça fait longtemps qu'on t'a pas vu à Jackson Town...»

 

Tous ces rituels, toute cette sublime insolence réduite en bouillie, annihilée, foutue en l'air par M. Presquin, qui vient de s'acheter un Touareg. Un Touareg Volskwagen à 200 000 balles. Et merde. C'est foutu. Il est gris. Il brille de mille feux. Il a quoi? Peut-être 5 000 kilomètres au compteur? Sur l'énorme roue de secours assujettie au hayon sous la lunette arrière du véhicule, le nom du garage s'étale en lettres au design joyeux et arrogant: « Garage Pelletier, spécialiste 4X4, Montaigu, Vendée ». Vendée. C'est des pédés en Vendée, non? Tout est foutu. Mon Dieu, comme les enfants vont être déçus! Papa n'est plus le shérif du quartier, il vient de se faire abattre d'un 4X4 dans le dos, dans la grand-rue de Walton Creek. Nous sommes samedi matin. Si Jocelyne voit cette catastrophe aujourd'hui, elle ne va jamais vouloir faire le p'tit rodéo du samedi soir. Thierry fait semblant de ne pas voir le Touareg de M. Presquin. A pas lents, il fait demi-tour sur l'allée gravillonnée de son pavillon Bouygues. Presquin est un connard. Pas un pédé (ben non, vu qu'il a un 4X4), mais un connard. Thierry est sûr que maintenant, le Presquin en question, il va se la jouer, il va se la raconter. Il ne dira plus bonjour aux voisins, ce gros merdeux, ben tiens, il sera placé trop haut pour voir les autres. C'est dégueulasse. Ce lotissement est un nid de cons, Thierry l'a toujours su. Et il s'est toujours douté qu'il fallait se méfier de Presquin, ce sale mec qui est juste responsable recouvrement-contentieux à la SOBROTEC, outils de manutention et levage industriel dans la zone de Changeux-les-Brêches.

 

Alors qu'il a presque atteint la porte d'entrée de sa maison, un plan d'action émerge dans la tête de Thierry. Nan. Nan, Bill Tornado il est pas mort. Nan, il va pas se laisser humilier comme ça, Katstet! C'est mal connaître la bête. Le territoire des ombres et de l'oubli est encore bien loin, ce n'est pas cette fois-ci que Thierry va s'avouer vaincu. Bill pénètre dans le corridor d'entrée du pavillon, redécoré par Jocelyne à la façon Valérie Damidot (des grandes feuilles de papier alu astucieusement collées par-dessus le lambris de l'entrée, avec des grosses lettres en polystyrène rouge qui forment le mot « COUCOU!», enfin « CUCU! » depuis que les O se sont assez lamentablement cassé la gueule sur le lino il y a deux semaines, à cause des trépidations du sèche-linge, juste derrière le mur de ce corridor.) Le plan est clair, maintenant, pour Thierry-Bill-Katstet-gros con: il faut revendre le 4X4. Tout remettre en jeu. Comme à la table de poker de Spring Gulch, les soirs de fête dans l'Ouest, ou bien au Flunch du Géant Casino de Bruchier-sur-Loire, quand on va manger entre collègues de la SOCOTAC, et que y a plus que trois assiettes de pavé de bœuf-frites pour quatre. Ce sont des moments où il ne faut pas se laisser faire, où il ne faut pas se laisser marcher sur les couilles, surtout quand elles sont assez grosses pour traîner par terre, comme le dit souvent Thierry avec l'élégance un peu rude qui le caractérise.

 

Revendre le 4X4. Trouver un acheteur digne de ce nom, le vendre un bon prix et trouver un autre 4X4. Un mieux. Un plus gros. Avec des options plein partout. Des options à en dégueuler. Des radars directionnels avec avertisseurs anti-chocs à l'avant et à l'arrière. Des dégivrages avant et arrières et latéraux. Des régulateurs de température avant et arrière. Des décondensateurs d'humidité hygro-régulateurs. Avant et arrière. Des anti-désemberlificoteurs multi-structurels à double poussée pénétrative inversée dans le flux rotatif avant et arrière. ET ARRIERE putain, et arrière, ouais. Yeah. Demain, un nouveau soleil va se lever sur la zone pavillonnaire derrière Décathlon à Grozin-sur-Loire. Un soleil de plomb, un soleil de l'ouest, un putain de vrai soleil de l'Arizona, devant lequel M. Legluvier remettra dans un geste nonchalant, son bon vieux Stetson. Puis il ira d'un pas lent, assuré, désabusé, prendre possession de son NOUVEAU 4X4 toutes options. Il montera dedans. Il abattra d'un geste vif et précis le pare-soleil de son 4X4. Certains des enfants du voisinage le regarderont dans son 4X4 avec le même regard que lui, enfant quand il regardait John Wayne le mardi soir, chez Eddy Mitchell. Thierry les toisera avec mépris, ces petits pédés. Enfants d'pédés. Pédés eux-mêmes. Il mettra un peu de musique sud-américaine dans le lecteur CD. Florent Pagny. Poncho. Désert de sable. Bill Tornado sera de retour. Accroche-toi, Presquin de merde. Accrochez-vous les pédés. Allez, Buffalo Grill. Yeeehaaa!!!

Par monsieur karl
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Mercredi 26 octobre 2011 3 26 /10 /Oct /2011 22:55

 

Je commence à ne plus trop venir. Au bout d'une semaine. Je commence à sécher mon blog. Je commence à me trouver des excuses parce que je tousse un peu, parce que j'ai des courses à faire, parce que je n'ai le temps pour rien, alors pour ça, pensez...

 

C'est pas bien. J'aime écrire. Ou plutôt, comme disait André Gide, je n'aime pas vraiment écrire. J'aime avoir écrit. En ce moment même, je me dis avec une certaine satisfaction que dans moins d'une demi-heure, il y aura du nouveau sur mon blog.

 

L'autre jour, mon téléphone fixe a sonné, en plein milieu de l'après-midi. Un fixe qui sonne en plein milieu d'une après-midi de semaine, ça veut dire deux choses:

 

  1. c'est de la pub.

  2. Les profs, c'est vraiment des grosses feignasses qui passent l'après-midi à la maison à glander.

 

Le 2) n'est pas vrai. Je corrigeais des copies. Faites pas chier. J'ai eu une pensée un peu étonnante, une certaine curiosité mâtinée de plaisir masochiste. J'ai répondu en sachant parfaitement à quoi m'attendre, un type ou une fille d'une voix faussement enjouée allait me faire l'article sur les promos enchanteresses de l'avant-noël, qui allaient me permettre de capter des milliers de chaînes de télévision par satellite, me permettant ainsi de me rendre de nouveau accro aux séries américaines, moi qui n'ai jamais remordu à l'hameçon depuis l'arrêt de la série Friends. Ou bien une obséquieuse jeune femme allait m'annoncer que je faisais partie d'une miraculeuse short-list apte à gagner un «superbe caméscope numérique» à condition de bien vouloir passer rapidement dans le Cuir center le plus proche, afin de me faire la démonstration des nouveaux canapés Conforstyl tout cuir spécial troisième âge, résistant aux flaques d'urine médicamenteuse les plus acides. Je m'attendais à tout ça.

 

Je ne me doutais pas de ce qui m'attendait.

 

C'était la société Finaref, vous savez, une de ces sociétés de crédit revolving, qui vous proposent toutes de vous prêter de l'argent à un taux usuraire scandaleux. Sitôt que la jeune femme s'est présentée, j'ai regretté d'avoir répondu. En ces temps de crise économique profonde, les sociétés de crédit revolving sont des entreprise plus que florissantes, tout le monde aujourd'hui a un moment ou un autre besoin d'une petite rallonge de fin de mois, comme ça, allez hop, ni vu ni connu, ce mois-ci j'y souscris, tant pis, c'est un mois un peu dur, allez, la dernière fois je m'étais juré que c'était la dernière, mais là c'est sûr, promis, croix de bois croix de fer, c'est la dernière fois.

 

Ben oui, ça m'est arrivé il y a quelques années. Des mois de chômage consécutifs (avant de faire prof, j'ai fait chômeur, puis animateur télé,puis chômeur) La tristesse de voir que les choses, qui devaient aller mieux, ne vont toujours pas mieux: j'avais pris un crédit revolving. 500 euros, je crois. Et puis une autre fois aussi, un peu moins. 300 euros. Un truc comme ça. Bref, tout cela appartient au passé. Mais c'est sans compter les fichiers de la société Finaref, qui, eux, voient en moi la cible rêvée, le «contact» à réactiver, le client à retitiller, le brave pigeon à relancer...

 

La dame se présente donc et me demande si je suis toujours titulaire d'une carte Finaref (quand tu t'inscris chez eux, tu as droit à une carte de crédit magique, qui te permet de faire tes courses dans des grandes enseignes françaises, c'est une deuxième carte bleue, c'est formidable! Sauf que contrairement à ta vraie carte bleue, la petite carte Finaref en plastoc, elle ne correspond à aucun compte où tu aurais placé de l'argent, les sous sont à eux et si tu actives la carte, va falloir rembourser l'achat au prix fort)

 

Je réponds mollement à la dame que oui, je dois avoir une carte Foune à rêve, mais ça fait très très longtemps que je n'ai pas emprunté de l'argent chez eux. Et là, à l'évocation de l'emprunt, la dame se raidit visiblement. Sa voix se fait plus précipitée. Je sens que je viens de faire un faux pas! Un emprunt d'argent, mais n'importe quoi, il a rien compris, le monsieur! C'est un peu comme si j'avais, à vue de nez, donné une quarantaine d'années à une fille de 28 ans. Ça l'énerve beaucoup beaucoup, la dame, que je n'aie rien compris à la société Finaref:

 

«Ha mais attendez, monsieur, ce n'est pas un emprunt, c'est une réserve d'argent pour vous, disponible à tout moment! Ce n'est pas pareil, monsieur.»

 

Moi: «Mouais. Mais là j'ai pas besoin...»

 

Elle: «Une réserve d'argent activable à tout moment, jusqu'à 20 000 euros disponible tout de suite (Moi, dans ma tête: «Bordel, y a vraiment des gens qui font un crédit revolving de 20 000 euros???? Vus les taux, ils remboursent ça en combien, 158 ans?») C'est très simple monsieur, c'est la formule Mistral, il suffit de nous renvoyer la documentation signée pour recevoir, chez vous et sans AUCUN FRAIS, votre chéquier mistral que vous pourrez utiliser comme bon vous semble, monsieur. C'est de l'argent POUR VOUS, vous savez.»

 

La voix s'est faite plus cassante, plus autoritaire. La dame a perdu son ton guilleret du début de la conversation, de policée qu'elle était elle se fait gendarmesque. Je réalise alors subitement deux choses:

 

  1. Je n'aurais JAMIS dû répondre à ce téléphone à la con.

  2. Je dois vieillir, car visiblement j'ai une voix de vieux monsieur.

 

Hé oui, les vieux sont évidemment la cible privilégiée de ces commerciaux au rabais, de ces défonceurs d'évidences, de ces nieurs de réalité, prêts à tout pour caser un peu de dettes chez ceux qui jusqu'ici n'en avaient pas. Je proteste un peu:

 

«Oui, non mais là vous savez, j'ai pris un peu de sous chez vous il y a quelques années, mais vous savez, je n'ai pas besoin de 20 000 euros; si vous regardez, j'ai emprunté à chaque fois des petites sommes, je suis pas le bon client pour votre chéquier, franchement.»

 

C'en est trop pour elle. Elle veut fondre ma volonté dans sa logique de bulldozer. J'ai BESOIN d'un compte gratuit contenant 20 000 euros. C'est quand même pas possible ça, elle appelle chez un type pour lui OFFRIR 20 000 euros, et ce con n'en veut pas! Non mais on rêve, là, on REVE!

 

Alors, elle perd toute sympathie et prend avec moi le même ton que je prends quand un élève me gonfle depuis une demi-heure à ricaner avec son voisin et à ne rien suivre du cours, tout cela au premier rang.

 

«Écoutez, monsieur, là je ne vous comprends pas. Vous jouez à quel jeu, là, monsieur? (je vous jure qu'elle m'a dit ça, «vous jouez à quel jeu monsieur?») Il s'agit d'un compte POUR VOUS (Oui, oui, pour moi, je sais, pas pour Jean Rochefort ni pour benoît XVI, pour moi), avec une réserve d'argent dont vous allez disposer à votre guise (à ma guiiise, ha si c'est peut-être pour Rochefort), le tout immédiatement, monsieur. Là, je comprends pas, monsieur, je ne comprends pas.»

 

Hoooo si, tu comprends, espèce de petite saleté. Tu comprends très bien que les gens qui cèdent à tes imprécations cassantes viennent de mettre le doigt dans un engrenage, un véritable engrenage. Tiens, ce mois-ci j'ai du mal à boucler dans les clous; Allez hop, 200 euros, c'est facile! Et puis merde, le petit ça fait longtemps qu'il pigne pour avoir une nouvelle DS, tous les copains de l'école en ont une! Allez, encore 200 euros. De toutes façons, je rembourse tout doux, ça se voit pas. 75 euros par mois, ça va (ha merde, mois dernier, c'est passé à 100 euros, j'avais pas vu, c'est sans doute à cause des 500 que j'ai pris pour me racheter un frigo, vu que le mien avait quasiment rendu l'âme...)

 

Elle le sait très bien, la dame du téléphone. Mais de toutes façons, elle est obligée de passer ses journées à fourguer ses conneries de Mistral à la classe moyenne qui n'en finit plus de se pauperiser, à des retraités qui gagnent 1050 euros par mois et qui ont envie de faire plaisir aux petits-enfants quand même, parce que si elle ne le fait pas elle est virée, la dame du téléphone, or elle est loin d'avoir fini de rembourser l'emprunt sur sa clio, sur son frigo, sur son appart', la dame du téléphone. Alors elle prend sa grosse voix. Elle tance vertement es gens qui résistent.

 

Pour ma part, à ce stade de la conversation, je n'ai plus envie d’argumenter, ni de lui dire ce que je pense. Je choisis la solution lâche: je continue à l'écouter pester contre mon manque de jugeote en parlant à ma fille qui est en train de me montrer un dessin qu'elle vient de rapporter de sa chambre: «Oui ma chérie, il est très beau... Oui, là tu vois, il faut mettre du rouge pour la robe de la princesse... Oui, pardon, excusez-moi madame, je vais vous laisser je suis avec mes enfants, là...»

 

La dame est visiblement agacée par mon manque d'enthousiasme et de disponibilité. Elle abrège sèchement. J'imagine les secondes qui suivent, dans son box, avec son casque à micro, face à son écran d'ordi où défilent des noms et des téléphones. Elle en a plein le dos, la dame du téléphone. Les gens sont frileux en ce moment, ils ne veulent pas de la réserve d'argent Mistral, alors qu'elle a été faite pour vous, oui monsieur, pour vous, c'est de l'argent pour vous, monsieur, pour vous. Souvent, les gens ont déjà un, deux ou trois autres crédits revolving en cours. Là, ça sature. Elle a envie d'aller fumer une clope, mais la fin du mois c'est bientôt et il y aura des chiffres à fournir. Elle n'y est pas encore, à son chiffre mensuel, le chiffre que Romain, son supérieur, lui a fixé, il y a quelques mois. Elle n'aime pas trop Romain, avec ses chemises blanches à boutons violets carrés. Il lui parle toujours comme à une conne, avec ses chaussures pointues de bazar. Elle a peur. Elle pense à sa fille, qui doit faire des dessins avec des princesses, à la garderie. Ce soir, maman rentrera tard. Elle sera fatiguée, elle aura engueulé beaucoup de monde pour pas grand-chose.

 

On vit une époque pas terrible, en fait.

Par monsieur karl
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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 14:49

 

Il y a des moments un peu délicats dans la vie d'un professeur, fût-il professeur de philosophie, matière réputée «à part», contenant un peu plus de liberté de ton et de curiosité intellectuelle que certaines autres, par exemple les sciences physiques, mais c'est un exemple, hein, c'est tout, je dis ça, moi, hein, n'y voyez rien de personnel.

 

Bon.

 

Donc.

 

J'ai coutume, lorsque je fais cours, d'utiliser des images dont je suis certain qu'elles vont parler à tout le monde, quel que soit le degré de culture des gens que j'ai en face de moi. Non que je prenne mes élèves pour des abrutis profonds, pour des animaux incultes ou pour des demeurés congénitaux à peine capables de distinguer le Cogito du Prodicos, mais tout de même, il faut reconnaître que les jeunes de cet âge n'ont pas tous les mêmes bases.

 

«Il utilise des références trop compliquées, on comprend rien», ai-je pu entendre comme critique à propos de mes cours, ces critiques émanant d'élèves de terminale technologique, lors de ma première année d'enseignement (c'était il y a cinq ans) Je pensais pourtant avoir fait attention à ne pas être trop abscons dans mes propos. Les références non-philosophiques que j'utilisais à l'époque oscillaient entre les films de Morin et Rouch et ceux de Woody Allen, les écrits de Jean d'Ormesson et ceux de Michel Houellebecq. Je leur parlais des films de François Truffaut et des essais de Oliver Sacks, en pensant qu'ils connaissaient, qu'ils en avaient au moins entendu parler. Mais cela ne fonctionnait pas, car ces références étaient les miennes, et quand je me posais la question de LEUR culture, c'est à MA culture à moi quand j'avais dix-huit ans que je me référais inconsciemment. Or, le monde tourne vite, très vite. Ce qui était populaire, ce qui faisait causer dans les années 90 relève aujourd'hui de la Haute Antiquité, du paléolithique, de la période du Big Bang.

 

Il faut donc trouver un juste équilibre, parler à ces adolescents de choses qu'ils peuvent déchiffrer, sans tomber dans la démagogie ou leur faire croire qu'il suffit de parler de Secret Story en plaçant les mots «inconscient collectif» et «rupture épistémique» pour dire des choses intelligentes. Il y a pourtant des moments où je m'amuse, pendant mon cours, à prendre un sujet d'engouement populaire pour amorcer un débat plus profond sur l'état de la société. Je me souviens d'un cours mémorable en terminale ES, où un débat sur la tektonik avait débouché sur un questionnement très intéressant sur les modes et la société, sur la culture populaire et ce qu'elle véhicule. Mais ce n'est pas toujours le cas. Souvent, des élèves ayant entendu le prof faire le malin en cours en parlant de Mickaël Vendetta ou du rôle des droïdes de Star Wars par rapport au protectionnisme américain des années 80, veulent faire la même chose dans leur copie et tiennent des propos consternants ou idiots sur des sujets inintéressants. Il faut se méfier, il faut doser. Être accessible et attractif sans être simpliste. Rester à portée d'entendement sans tomber dans une démagogie pseudo-jeune.

 

Devant un prof de philosophie, il y a des «jeunes», avec toutes les diversités culturelles que cela comprend. Il y a des gothiques qui lisent Lautréamont et des romantiques qui ne jurent que par Guillaume Musso. Il y en a certains qui ont un grand frère en fac qui leur a fait lire Cioran et d'autres qui ont un petit frère en 4ème avec qui ils adorent regarder Secret Story et Gossip Girl. Il y a ceux à qui la culture fait mal à la tête et ceux qui baignent dedans. Une année, j'avais en STI Génie Civil une élève dont la grande sœur passait son agrégation de philosophie. Je ne l'ai su qu'en toute fin d'année. Heureusement que je ne l'ai pas su plus tôt, je pense que cela m'aurait intimidé.

 

Or donc, il faut souvent combiner avec des jeunes de dix-huit ans dont le niveau culturel varie énormément. Il n'y a rien de péjoratif à cela. C'est une constatation. Récemment, pendant mon cours, j'ai rapidement abordé le thème de la croyance et de la religion lors d'une introduction générale à un cours sur la culture humaine. Pour parler de la religion, j'ai amorcé la chose en disant que l'homme seul était capable de créer et d'adopter une religion, que les animaux en étaient incapables car le fait religieux ne relève pas de la survie de l'espèce, c'est un besoin certes, mais un besoin humain. Pour parler du relativisme religieux, j'ai parlé de l'édification du judéo-christianisme et du fait que les écrits du Nouveau Testament étaient le fruit d'une collecte opérée très longtemps après la mort du Christ et que par conséquent, on ne pouvait être certain de pas grand-chose dans les propos attribués à Jésus dans les Évangiles. «Vous savez, ai-je ajouté, c'est comme dans le film Da Vinci Code, quand ils expliquent que les Évangiles ont été authentifiés, c'est à dire validés ou pas, lors du fameux Concile de Nicée, 300 ans après la mort de Jésus Christ!»

 

Au cours suivant, une des élèves vient me voir à la fin avec un bouquin sous le bras. «Tenez, je voulais vous prêter ce livre, c'est à propos de ce que vous avez dit sur le Da Vinci Code. C'est un livre de mes parents, qui prouve que tout ce qui est dit dans le film, c'est faux.» Je la remercie (j'ai déjà lu un de ces bouquins «anti-Da Vinci Code», je trouve ça pas mal car ça dégonfle la baudruche et ça montre à ceux qui s'exaltent à propos du livre de Dan Brown que bon, faut pas charrier, non seulement c'est souvent tiré par les cheveux, son jeu de piste, mais en plus c'est VRAIMENT écrit avec les pieds) Je remercie donc cette élève en lui disant que j'allais le lire avec intérêt, mais elle ajoute «En fait, je suis chrétienne et il y a des points sur lesquels je ne suis pas d'accord avec la philosophie et avec la science, et je voudrais savoir si ça peut me jouer des tours à l'examen?» Je lui demande alors des précisions sur ce qu'elle entend par «être chrétienne» et apprends que cette jeune fille est anti-évolutionniste, qu'elle croit fermement que l'homme ne descend pas du singe mais d'Adam et Ève, et que pour elle la science paléontologique se trompe lourdement en affirmant qu'il y a une parenté entre les grands primates et l'homme, puisque, me dit-elle, «on est toujours à la recherche du chaînon manquant entre le singe et l'homme, et de toutes façons on ne le trouvera jamais puisque c'est une erreur et que les scientifiques cherchent à mystifier les hommes sur ce sujet, pour discréditer l’œuvre de Dieu.»

 

Et là je me suis trouvé bien emmerdé.

 

Sur le coup, j'ai donc répondu à cette jeune femme que c'était une façon de penser assez radicale et en rupture profonde avec la civilisation et l'enseignement actuel. Je lui ai donc conseillé de ne pas aborder ce genre de croyances dans une copie car, effectivement, cela pourrait rebuter un correcteur. Rentré chez moi, j'ai lu son petit bouquin anti-Da Vinci. L'éditeur est une boîte catholique qui édite aussi des DVD sur la vie du pape, bref, rien de bien intégriste ou dangereux là dedans. Le livre en lui-même est assez commun, il reprend beaucoup de points du livre que j'avais déjà lu, «Enquête sur le Da Vinci Code», et démontre point par point comment Brown est allé sur internet, , a glané des infos sans véritable souci de cohérence, et a bâti un récit à suspense de pure fiction, mais en prenant soin de dire sur la page de garde que «Tous les faits ici abordés sont avérés et ont fait l'objet de véritables et sérieuses études», alors que non, pas du tout. C'est exactement comme si George Lucas avait fait précéder ses Star Wars de la mention «Toutes les technologies montrées dans ce film sont des technologies existantes, et la galaxie où l'action se passe peut être observée en détail tous les jours au télescope.»

 

Il n'en reste pas moins que je suis troublé par cette approche des choses. Cette petite élève est très gentille, elle fait de son mieux pour bien travailler et écouter en cours. Mais il y a toujours ce fond culturel chez elle, cette approche créationniste de la science et de l'humanité. A dire vrai, je ne sais encore qu'en penser.

Par monsieur karl
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Jeudi 20 octobre 2011 4 20 /10 /Oct /2011 13:16

La chronique d'aujourd'hui se propose de démontrer de façon irréfutable l'existence de Dieu. Quand vous aurez fini de lire ces lignes, vous saurez enfin.

 

 

Il y a cette semaine en moi une sorte d'obsession stoïcienne. Cela est probablement dû au fait que j'ai proposé à plusieurs de mes classes l'analyse et l'explication d'un texte de Sénèque (Sénèque, décidément!) Alors, j'y pense. Je pense à cette indécrottable résolution des philosophes antiques de vivre selon des préceptes sensés apporter un état de bonheur spirituel immédiat. Il ne s'agit pas seulement de vivre, mais surtout de bien vivre, car rien n'est moins sûr que la récompense hypothétique d'une vie d'ascèse dans un quelconque paradis supra-lunaire. Le bonheur se joue maintenant et se joue pour soi. Malgré les bonnes et mauvaises fortunes de la vie, il convient donc de garder un calme serein. Ces fortunes ne sont que les aléas d'ne même force naturelle inchangée qui commande à l'ensemble de l'univers. Tout ce qui t'arrive fait partie d'une loi. Même si cette loi te dépasse. Supporte et abstiens-toi.

 

C'est exactement l'idée que j'avais en tête mardi lorsque je suis sorti du travail et que j'ai commencé d'accomplir le long voyage jusqu'à mon domicile. Au bout de quelques minutes, alors que je traverse un quelconque village de la Loire Atlantique, une voiture qui me croise me fait un appel de phares. Il est trop tard, le flic est juste là, à quelques dizaines de mètres, sa paire de jumelles automatique a déjà enregistré ma vitesse excessive, et il me fait aussitôt signe de m'arrêter. A force de faire de la route, il fallait que ça me tombe dessus. Forcément. Loi du destin. Nature des choses. C'est normal: celui qui va trop vite se fait verbaliser. celui qui fume trop tousse et tombe malade. Celui qui est vieux doit s'attendre à mourir. Nous voici de plain-pied dans l'univers stoïcien.

 

Je me range gentiment. Tout se passe très vite, je n'ai même pas sifflé de "meeerde" ni de "Putaaain" entre mes dents. J'entrouvre ma portière alors que le flic aux jumelles marche vers moi d'un pas décidé. Je le vois s'approcher dans le rétroviseur de ma vieille ford break. Il se présente d'une voix claire et assurée et sans oublier le petit salut règlementaire ("c'est idiot", ai-je le temps de penser, "je ne suis pas un supérieur hiérarchique, il ne va pas se mettre au garde-à-vous, non plus.") Il est de la gendarmerie nationale. Il me demande mon permis de conduire et les papiers du véhicule.

 

Tout se passe exactement comme cela doit se passer en pareil cas, comme cela se passe toujours. Le ciel est gris, plombé d'un voile hivernal. Nous vivons les derniers moments de l'automne. Dans quelques jours, ce sera novembre. Je suis seul dans ma voiture arrêtée dans la ruelle déserte d'un village de campagne. Je suis en train de me faire punir par un inconnu parce que j'ai roulé trop vite. Le type est jeune, assez charmant. Métis, typé guadeloupéen. Il est brigadier. Il doit bien plaire aux filles avec son gentil sourire et son allure mince, juvénile, athlétique. Il doit vivre une vie paisible dans un pavillon de banlieue, dans une petite ville pas loin d'ici. Peut-être avec sa copine, une fille mince et un peu sophistiquée qui doit s'appeler Elodie ou Aurélie. Ils ont peut-être une petite fille qui s'appelle Juliette. Le type m'explique d'une voix concernée, appliquée, un peu sérieuse, que je roulais trop vite monsieur. "Hééé oui, je n'ai pas fait attention, lui répond-je d'une voix faussement navrée et chargée d'ironie envers moi-même. "Je sors du boulot, là, vous savez..." Le brigadier n'attend pas que les points de suspension se prolongent et m'exhibe l'appareil avec lequel il a enregistré ma vitesse. "C'est limité à cinquante, ici, monsieur, et vous rouliez à soixante-douze", me dit-il avec sa voix sérieuse et douce où aucun reproche n'affleure. Ce n'est pas la voix des vieux flics à moustache, cette voix d'agacement brutal contenu, où l'accusation froide n'en finit pas de tomber sur vous à chaque phrase coupante. "Vous voulez voir?" me demande-t-il en me mettant son appareil sous le nez. "Non, non, c'est bon je vous crois", lui-dis-je dans un sourire.

 

Je remarque que mon ton est moins dramatique que le sien, il semble plus navré de la situation que moi. Pour ma part, je suis conciliant, coopératif. Je lui demande si je dois sortir du véhicule, il me répond que non. Problème: je n'arrive pas à trouver le papiers de la ford. Sous le regard un peu absent du brigadier, je feuillette fébrilement les compartiments de mon portefeuille, je regarde dans mon cartable, tout ce cirque pour rien, je le sais, car j'ai très précisément en tête l'emplacement des papiers de la bagnole: ils sont dans la poche intérieure de mon imperméable, posé sur son cintre dans le placard de ma chambre, à Nantes. Pourquoi donc faire semblant de continuer à chercher en produisant des paroles à peine articulées, du genre «Beeeen... Roooh ben alors, rooooh...» Pour faire plaisir au brigadier sans doute, pour lui montrer toute l'acuité de ma préoccupation pour ses histoires de papiers. Au fond de moi je m'en fous de tout ça, je m'en fous de ce brigadier. Je veux mon papier blanc et jaune, je veux me barrer tout de suite, je veux rentrer chez moi, c'est tout. Après lui avoir avoué que je n'avais rien du tout, après l'avoir entendu dire qu'en principe «C'est 32 euros d'amende supplémentaire monsieur, mais là je ne vais pas vous les mettre pour cette fois, par contre il faudra repasser à la gendarmerie me les montrer vos papier, monsieur, vous pouvez passer demain?», après tout cela donc, il faudra attendre encore qu'il retourne à son camion rédiger le procès-verbal infamant. Pendant ce laps de temps solitaire qui me paraît très long, je n'ose pas rallumer la radio que j'ai coupée au moment de me garer. Je contemple la petite rue devant moi, les maisons alignées. Je me dis que les gendarmes ont bien du courage de passer leur vie sous des cieux aussi gris, à braquer contre les voitures leurs jumelles électroniques, dans des paysages aussi plats et déprimants.

 

Supporte et abstiens-toi.

 

Le brigadier revient. Il me tend le papier. Je lui dois 90 euros. Un plein de courses, quasiment. Une paire de clarks en soldes. Un jean levi's. Près de 5 CD. Je ne montre rien de mon humeur maussade. Je dis un truc un peu marrant: «Bon ben, je ne vous dis pas merci, hein!» Cela semble l'amuser, il me dit avec un sourire «Ben, au plaisir de ne pas vous revoir, hein!» Et là, j'achève la scène. Je décide d'aller jusqu'au bout du processus. Je serai stoïcien jusqu'au bout. Je serai Sénèque à bout de souffrances, le corps ébouillanté et ouvert de partout, attendant la mort avec sérénité. Je serai Epictète se faisant torturer par son maître et lui disant dans un sourire «Tu vois, je te l'avais dit que tu allais me la casser, ma jambe!» Avant de repartir, je lance au brigadier, persuadé qu'il n'a JAMAIS dû entendre cette phrase venant d'un type qui venait de se prendre 90 euros et un point de permis en moins: «Bonne fin de journée, et bon courage!»

 

C'est là, pour moi, le vrai sens du stoïcisme.

 

Bien sûr, après cela, c'est ma petite famille qui, au soir, a fait les frais d'une baisse flagrante de stoïcisme chez moi: quand je suis rentré à la maison une heure plus tard, j'ai annoncé à la cantonade que je m'étais fait gauler putain de merde et que j'en avais plein le cul de cette vie de merde.

 

Sénèque tombe de sa baignoire.

 

 

(quand à ceux qui se demandent ce qu'il en est de la promesse de la première ligne de cette chronique, je n'aurai qu'une chose à dire: vous avez quel âge, voyons?)

Par monsieur karl
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